QUI ÉTAIT DENISE MASSON ?

Denise Masson naît à Paris en tout début de ce siècle. Son père, Maurice Masson, était docteur en droit et ami des peintres impressionnistes à une époque où nul ne les appréciait (une salle du musée de Lille porte son nom). Sa mère jouait au piano Debussy, Fauré, Ravel. A l’âge de quinze ans, Denise a déjà découvert Pascal, Bossuet, le phrasé musical de Bach, l’orgue et … l’Algérie, pour des vacances dans un village vinicole nommé Fondouk.

Elle arrive au Maroc en 1929, l’année de naissance du futur Hassan II, se plaît-elle à souligner. C’est dans ce voyage touristique, nous dit Françoise Fabien1 que va s’infléchir la trajectoire de cette Française de la grande bourgeoisie, accompagnant ses parents. Débarquant à Rabat avec son petit harmonium, la Somme de Saint Thomas d’Aquin et des connaissances de l’arabe se limitant à l’alphabet, elle décide de vivre désormais au Maroc et de se rapprocher du monde musulman, d’en étudier la langue et d’approfondir, elle, la chrétienne convaincue, la foi islamique. Cette décision va donner un sens profond à. sa vie.

Infirmière diplômée, elle travaille au dispensaire antituberculeux de Rabat, s’inscrit au cours d’arabe dialectal, puis d’arabe classique des Hautes Etudes Marocaines, études qui seront sanctionnées par des diplômes de haut niveau. Elle découvre des réalités sociales dans son travail de visiteuse.

Nommée à la tête du dispensaire antituberculeux de Marrakech, elle s’installe en cette ville. En 1937, sa mère lui offre la maison qui va rester la sienne jusqu’au bout, au 3 du derb Zemrane, dans le quartier appelé Bab Doukkaia, un riad2 qui porte le nom de son ancien propriétaire, el Hafdi, un petit palais, porte ouverte sur un jardin fermé, mais ouvert sur l’infini du ciel. La voilà donc pour un demi-siècle dans cette demeure qui porte désormais son nom, où elle va faire venir deux orgues pour l’inonder de fugues, de chorals, de cantates où va naître, au fil des jours le lent travail d’appropriation de la langue arabe, puis de « transmission » du Coran en français. C’est là qu’elle recevait ses amis, le géologue Louis Gentil, le docteur Faraj et les siens, Ridward Collins, son cher voisin islamisé, Gilles Lafuente, berbérisant et islamisant, la musicologue Françoise Fabien, l’organiste casablancaise Suzanne Guillaud. Vont même parfois se réfugier chez elle des nationalistes marocains, opposants au Protectorat, dont elle n’est pourtant pas l’ennemie sur tous les plans.

Elle n’échappe pas à la première épidémie de typhus de 1937. Sa convalescence se passera à l’hôtel Mamounia « au milieu des fleurs et des orangers ». En 1946, le Protectorat la charge de mettre sur pied un corps d’assistantes sociales a u Maroc. .. Elle voit grand, veut recouvrir tout le pays d’un service « pouvant favoriser l’adaptation des Marocains à une civilisation moderne ». Mais ce projet n’a pas de suite. Comme son maître à penser, Lyautey3 elle met cet échec sur le compte des bureaucrates « méprisables fonctionnaires hypocrites qui considèrent d’un très mauvais œil ces assistantes amenées à connaître mieux qu’eux des familles marocaines, sachant suffisamment d’arabe, et en plus, tenues au secret professionnel » .

Comme Lyautey, Denise croit à la mission civilisatrice de la France, humanitaire, sanitaire, éducatrice, mais sans rien toucher aux institutions sacrées, à la civilisation marocaine qu’il faut s’efforcer de connaître, en présentant de l’Occident un visage amical, ouvert, franc et loyal. Il faut apprendre la religion de l’Autre, afin de mieux la respecter; il faut apprendre la langue sacrée dans laquelle le croyant trouve sa substance et dans laquelle il vit sa pratique au quotidien. Elle a une curiosité admirative pour tous les objets de la vie courante : lampes, babouches, plats en terre, bij.oux, coiffures, tambourins. Denise offre bon visage aux gens de la rue, aux petits, aux humbles, aux artisans, elle parle leur langue, elle les comprend et les défend. Il ne lui manque que d’être musulmane, le plus flatteur des compliments !

Son beau projet officiel n’ayant pas réussi, elle s’attache à l’étude et la sauvegarde des valeurs patrimoniales du peuple marocain. Or, elle se rend compte qu’il lui faut faire référence au Coran et elle préfère recourir au texte original plutôt que de faire appel à des traductions. Et c’est ainsi que va naître l’entreprise la plus folle de sa longue et riche existence; traduire, ne serait-ce que pour elle, pour son usage propre, cette Somme de l’Islam, pour elle texte poétique, texte de lumière. Et c’est ce travail de romain, exécuté avec une passion dévorante, qui sera publié.

En un demi-siècle, vécu à Marrakech, Denise aura vu bouger les choses, pas toujours dans le sens qu’elle aurait souhaité. Le Protectorat qui aurait pu être une belle œuvre s’est mal terminé ; l’indépendance n’a pas, loin de là, répondu aux espoirs. C’est dans ce nouveau Maroc qui perd ses meilleures cartes, que Denise Masson va donner toute la mesure de son pouvoir de dénigrement, d’exercice de l’ironie à la dent dure. Elle déplore les dégradations dans les mentalités, dans la qualité du travail, dans les comportements. Le musée de Dar Si Saïd est devenu « un bazar pour touristes ». Elle dénonce la nouvelle Marrakech « de tristes parpaings, les peintures qui vont du rose bonbon au marron foncé, et que dire de la teinte abricot dont on vient de farder les remparts ! »

Laissons le dernier mot à Françoise Fabien « Denise Masson, malgré ses allures de moniale et la simplicité de sa mise, toujours vêtue de gris ou de blanc, était une femme raffinée, aimant s’entourer d’objets et de tableaux de prix … Des voix plus autorisées que la mienne sauront évoquer son intelligence, son sens critique très aiguisé. En dépit de son air paisible et de sa voix douce, sa forte personnalité la poussait souvent à la discussion; elle ne se laissait jamais ni circonvenir ni dominer, quels que soient l’importance et le rang de ses interlocuteurs. J’ai souvent assisté, fascinée, à ces joutes de l’esprit, à ces rencontres d’âmes où, même si chacun campait sur ses positions, l’on sortait toujours enrichi ».

Denise Masson n’est pas franchement tombée dans l’oubli. Toute une action existe encore, notamment autour de son riad à Marrakech, de son fonds (au Centre d’Etudes Arabes de l’Ambassade de France à Rabat) et de son œuvre.

Jean-Pierre Koffel

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