Le Portugal arabe, un aspect méconnu de l’épopée andalouse

Le Portugal, surtout dans sa partie méridionale, a appartenu au monde musulman pendant cinq siècles et demi. C’est à partir de 711 que des maures d’Afrique du Nord, commandés par Taraq Ibn Ziyad, stratège militaire berbère de l’armée omeyyade, ont commencé à affluer vers le sud de la péninsule ibérique. «Mais cette période de l’histoire a été largement dissimulée de l’épopée historique officielle et a peu intéressé les chercheurs spécialistes d’al-Andalus», regrette Habib Kazdaghli, historien spécialiste de l’époque contemporaine et doyen de la faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de la Manouba (il a par ailleurs été élu Commandeur de l’ordre de la liberté du Portugal en 2015).

Si les recherches ont jusqu’ici été circonscrites à la zone centrale d’al-Andalus, celles qui portent une attention particulière aux espaces périphériques d’al-Andalus, et notamment «Gharb al-Andalus», commencent toutefois à faire florès dans le champ académique. Dès 2001, un ouvrage intitulé Portugal musulman, VIIIe-XIIIe siècles était publié par Christophe Picard, spécialiste de l’Occident islamique et de la navigation musulmane. Il y explique que l’Occident ibérique, après sa conquête par les Arabo-musulmans, a été fortement imprégné par la culture méditerranéenne et orientale, même lorsqu’a commencé à disparaître la domination de l’Islam à partir de 1250 à la faveur de la reconquête chrétienne. Mais «les nouvelles forces dominantes» conservèrent toutefois, «de manière consciente ou non, de nombreuses marques de ce passé musulman dans leur patrimoine», soutient-il.

Les travaux en cours «permettent de montrer à quel point l’Occident d’al Andalus, marqué par sa proximité avec l’océan Atlantique, a connu un épanouissement qui mérite un examen attentif et a pesé de tout son poids sur les transformations de la société d’al-Andalus», est-il écrit dans la note de l’éditeur. S’il a fallu deux siècles aux Omeyyades pour «circonvenir» al-Andalus et y mettre en place un processus d’acculturation des élites traditionnelles, «toutes les grandes familles qui [prenaient] le pouvoir dans la région se [conduisaient] comme des potentats musulmans ayant assimilé les pratiques de l’Islam dont elles se[réclamaient]», écrit l’auteur.

Valorisation du passé musulman du Portugal

Mais comment mieux faire connaître cette histoire dans une perspective méditerranéenne ? Afin d’élaborer des outils pédagogiques communs aux milieux universitaires méditerranéens, le Portugal a mis en place des coopérations universitaires avec, notamment, le Maroc et la Tunisie.

«Notre coopération universitaire avec le Portugal a dépassé le seul enseignement de la langue et embrasse désormais[depuis le milieu des années 2000] le champ de l’histoire et de l’archéologie, notamment dans la ville de Mertola», indique Habib Kazdaghli. Le protocole de collaboration entre l’université de la Manouba et le centre archéologique de Mertola avait été proposé par l’archéologue portugais Claudio Torrès. Ce dernier « faisait partie de ceux qui désiraient initier un mouvement de promotion de l’irréductible pluralité de l’histoire portugaise après la chute du régime répressif de Salazar, afin que le Portugal ne retombe pas dans une vision étriquée de l’histoire et dans les égarements de la pensée unique», explique encore Habib Kazdaghli. Depuis 2005, les étudiants tunisiens sont ainsi de plus en plus nombreux à faire le déplacement pour participer aux fouilles archéologiques qui sont réalisées à Mertola, dans le but de faire parler les empreintes laissées par les musulmans dans cette ancienne province d’al-Andalus – ils sont également impliqués dans les fouilles relatives aux traces des autres cultures civilisationnelles qui s’y sont ancrées.

«L’archéologie dit plus de choses que les documents écrits»

Une initiative d’autant plus importante que l’archéologie représente un outil unique de recherche. Promoteur de l’art islamique de la Méditerranée, Claudio Torrès défend ardemment la mise en valeur de l’information archéologique, dont la valeur scientifique s’explique notamment par le fait que celle-ci soit vierge de toute idéologie. «Elle est plus fiable que l’écriture, parfois orientée et partielle, de l’histoire», affirme-t-il dans un entretien accordé à un journal marocain.

Le choix de la ville de Mertola pour l’installation d’un centre de formation et de recherche archéologique n’est évidemment pas anodin. «C’était une petite capitale théoriquement berbère, où des troupes berbères s’étaient installées après la conquête islamique de 711», explique-t-il.

Les fouilles ont ainsi mis en lumière des superpositions de cimetières, dont des carrés musulmans.«Elles ont aussi dévoilé des restes d’habitations de style arabo-méditerranéen comme en témoigne la présence de pièces de céramique dont les chercheurs attribuent le style à la période du rayonnement islamique dans la région», ajoute Habib Kazdaghli.

«L’expansion de l’Islam a été facile dans la région»

Les recherches rigoureuses de Claudio Torrès lui ont également permis d’affirmer que le mode de diffusion de l’Islam dans la région a été relativement pacifique en raison de similarités culturelles déjà établies entre les populations du nord et du sud de la Méditerranée. «Des tests ADN ont prouvé qu’il y a eu des mélanges, cela a rendu l’expansion de l’Islam facile dans cette partie de la péninsule», dit-il à nos confrères marocains. Raison pour laquelle l’archéologue portugais tient à souligner que «les grands mouvements islamiques du sud de la péninsule sont passés par la conversion, et non pas par l’invasion !».

Avec https://www.leaders.com.tn/

Laisser une réponse