Al-Andalus – الأندلس , le passé arabo-berbère de l’Europe

Une culture originale dans l’Occident musulman (711-1492)

Le 28 avril 711, Tarik Ibn Ziyâd, chef militaire berbère au service de la dynastie des Omeyyades de Damas débarqua sur la péninsule ibérique, près d’un mont que les musulmans surnommèrent Djebel Tarik (Gibraltar) en son souvenir. L’Hispanie dominée alors par les Wisigoths (418-711) devint al-Andalus et passa sous domination musulmane. A partir de 755, l’émirat de Cordoue se constitua autour d’un prince omeyyade Abd al-Rahman 1er. Ce fut le début d’une longue période d’islamisation de l’Europe du sud (Espagne, Portugal, Sicile, Baléares) qui dura sept siècles, jusqu’à 1492, date de la chute de Grenade. Cette présence musulmane en Occident donna naissance à une culture originale et brillante faite d’héritages croisés, issus du monde arabe, latin, juif et grec.
Un foyer dynamique de production intellectuelle

Dans le monde arabe, al-Andalus évoque un âge d’or de la culture musulmane où les cours califales encourageaient les arts et les sciences à l’image de ce que vont devenir plus tard, les cités italiennes de la renaissance comme Florence ou Ferrare. Comme le versifiait le roi-poète abbadide de Séville, Al Mutamid ibn Abbad (1040-1096) : ” un royaume se gagne en compulsant les livres”.

Les frontières d’al-Andalus, son organisation administrative, sa population varièrent au cours des siècles. Cordoue en a été longtemps la capitale, ville de naissance commune aux deux grands philosophes et médecins andalous, le musulman Averroes et le juif Maimonide.

Al-Andalus est connue pour son architecture et le souvenir de son art de vivre: notamment la gastronomie où l’usage du vin est présent malgré sa prohibition dans le monde musulman. L’Espagne musulmane est célèbre aussi pour sa contribution à l’art des jardins. Ceux de l’Alcazar de Séville ou celui de l’Alhambra de Grenade sont encore visibles de nos jours. Après Séville, première grande ville à avoir été islamisée, les Omeyyades de Cordoue construisirent une des plus fameuses mosquées du monde musulman : la Grande Mosquée de Cordoue. Le livre tient une place importante dans le monde arabo-musulman. Les villes de Tolède, Saragosse, Grenade abritaient des bibliothèques abondantes avec un personnel de libraires-copistes conséquent, telle celle représentée dans cette enluminure. Les femmes avaient leur place dans les bibliothèques d’al-Andalus. Il est rapporté que certaines d’entre elles y donnaient même des cours de poésie ou de calligraphie. Selon les périodes de paix et aux gré des protections califales, des astronomes, des poètes, des agronomes, des médecins, des botanistes, des philosophes, des musiciens vont contribuer au fil des siècles à créer une culture propre au monde d’al-Andalus.

Petite chronologie
L’histoire d’Al-Andalus peut se diviser en cinq grandes périodes.
711-1031 : Dynastie des Omeyyades de Cordoue (venus de Damas)
1031-1085 : Royaumes des Taifas (Slaves musulmans, Emirs arabes, chefs tribaux berbères)
1086-1147 : Domination des Almoravides berbères (venus de Mauritanie-Sénégal)
1147-milieu du 13e s: Domination des Almohades berbères (venus du Maroc)
1250-1492 : Royaume des Nasrides de Grenade (venus de Saragosse, Espagne)

Quelques figures marquantes d’al-Andalus
Abu al-Quasim al-Zahrawi (936-1013), dit Abulcasis pour les latins, médecin cordouan, connu pour être le fondateur de la chirurgie moderne, son traité le al-Tasrif est une encyclopédie de médecine en trente volumes traduite par Gérard de Crémone. Elle sera utilisée pendant cinq cents ans par les grandes universités de médecine comme Montpellier ou Salerne. Il est l’inventeur de la technique de la cautérisation, ainsi que plusieurs instruments chirurgicaux.

Ibn Rushd (1126-1198), dit Averroes, médecin du calife, juriste, philosophe, né à Cordoue dans une famille de cadis (juristes) reconnus. Il est célèbre dans le monde latin pour avoir renouvelé l’analyse du De Anima d’Aristote, Une de ses oeuvres célèbre est le Discours décisif où il défend la philosophie comme discipline intellectuelle compatible avec la foi en réponse à Al-Ghazâli, auteur de plusieurs ouvrages de médecine, dont le Colliget (Koulliyyât = généralités), inspirée d’Avicenne (Ibn Sina, 980-1037) . Une grande part de ses recherches seront transmises au monde latin par des traducteurs juifs de langue arabe.

Mûsa Ibn Maymûn (1138-1204), dit Moîse Maimonide, né à Cordoue, contemporain d’Averroes, il est lui aussi médecin et philosophe. Il est issu d’une grande lignée de savants andalous. De langue arabe, lecteur avisé de Al-Farabi (philosophe syrien commentateur de Platon et d’Aristote), il a contribué , de même qu’Averroes, à renouveler la pensée philosophique en s’appropriant l’héritage aristotélicien. Il est aussi connu pour avoir contribué à une rénovation du commentaire de la Mishna (compilation de référence de la tradition orale juive).

Ziryab (782 (?)-857), musicien, chanteur, théoricien de la musique. D’après Ibn Hayyan, il serait venu de Mossoul (Irak), après un passage à Kairouan. Il devient le musicien le plus célèbre d’al-Andalus en exerçant ses talents à la cour ommeyade de Cordoue. Ziryab est une figure légendaire dans le monde arabe. Il aurait grâce à l’émir al-Hakam, son protecteur, développé une école de musique et importé en Europe du sud une culture du raffinement bagdadien. Grâce à sa fortune, il révolutionne l’art de la table. Il passe pour avoir fait découvrir en Europe les jeux d’échecs.

Al-Idrisi : né à Ceuta(?) aux environs de 1100, géographe, il fait sa formation à Cordoue. A la demande du roi normand de Sicile, Roger II, il élabore un planisphère qu’il accompagne d’un commentaire à tendance encyclopédique. Ce texte accompagné d’un ensemble de cartes, est appelé le Livre de Roger. Héritier de Ptolémée le grec, au carrefour du monde musulman, chrétien et byzantin, al-Idrisi promeut une approche scientifique et moderne de la géographie.

L’instauration d’un territoire islamisé en Europe du sud s’étendit sur plusieurs siècles au terme de nombreux processus d’hybridation, d’acculturation, d’échanges, de conflits entre les multiples composantes du peuple d’al-Andalus.
La volonté de diffusion d’un modèle unifié de l’Islam par les élites dut s’adapter aux différents contextes locaux. L’interculturalité entre populations wisigothes d’origine chrétienne, une forte minorité juive, les Berbères venus d’Afrique, puis les arabes venus de Syrie, donna lieu à des productions culturelles et sociales originales. La langue arabe contribua à créer une “supra-identité” arabo-musulmane commune aux habitants d’al-Andalus.
Ce climat culturel arabisant généra une diversité de cultures et de statuts sociaux: les Mozarabes, chrétiens arabisés, les Muladis (Muwallad’s), chrétiens convertis à l’islam qui obtinrent des positions importantes dans l’Espagne musulmane, les Mudéjars, musulmans sous influence chrétienne et les Esclavons (Sâqalibas), personnel servile ou affranchi d’origine chrétienne et islamisé.

Al-Andalus est le fruit d’interactions entre les différentes aires culturelles, musulmanes, juives, chrétiennes, byzantines. L’assimilation de ces diverses influences à travers la langue arabe, ont concerné autant les biens immatériels tels que la langue, la littérature, les textes scientifiques, les techniques ou les systèmes de pensée, que matériels tels que les outils, les matières premières, l’artisanat, les jardins.

Une grande partie des transferts de savoirs, du monde musulman au monde latin, s’est effectuée par le biais d’entreprises de traduction de l’arabe dès l’époque médiévale, notamment par l’école de Tolède et les traducteurs juifs de langue arabe. Les recherches archéologiques et historiques sur al-Andalus ont montré l’importance de l’héritage culturel arabe dans l’épanouissement de la civilisation européenne.

On trouve la trace de cet héritage aussi bien dans la littérature française à travers l’influence du grand poète de l’amour Ibn Hazm de Cordoue sur l’art des troubadours, que l’empreinte de l’architecture mudéjar présente dans les oeuvres de l’architecte catalan Antonio Gaudi.

 

Pour aller plus loin, en ligne…
Travaux de l’Unesco sur Al-Andalus
Les routes d’al-Andalus: patrimoine commun, identités plurielles, dir. Doudou Diène, Unesco, 2001, 144p. Synthèse qui aborde divers sujets sur al-Andalus, la littérature, la cuisine, la médecine, l’interculturalité, ses rapports avec le Maghreb et l’Afrique.
Il était une fois Al-Andalus, Courrier de l’Unesco, 1991. Dossier introductif sur al-Andalus avec de nombreuses illustrations
La civilisation arabo-musulmane au miroir de l’universel, dir. Moufida Goucha, Ali Benmakhlouf, Unesco, 2010 . Articles sur les apports arabes de la philosophie, des sciences, des arts à la culture mondiale.
Les savoirs d’al-Andalus
Averroes et Maimonide, deux grands esprits du XIIe siècle, dir. Edouard Glissant, Courrier de l’Unesco, 1986

Les sciences médicales au temps des califes omeyyades de Cordoue : Al-Zahrâwî et Ibn Wâfid : savants-pharmacologues andalous traduits en Occident chrétien / Joëlle Ricordel , Revue d’histoire de la pharmacie, 1998, Volume 86, N°317

Cuisine d’orient, cuisine d’occident, Manuela Marin, Médiévales, n°33, 1997

Traductions et transferts de savoirs, À propos des relations entre l’Occident latin et le monde arabo-musulman , Trivium, Daniel G. König, n°8, 2011

Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée , Une revue scientifique sur le monde musulman méditérranéen, qui contient un nombre important d’articles sur Al-Andalus à lire en texte intégral sur Persée et sur revues.org. Elle existe depuis 1969.
A regarder et à écouter en ligne
“Les musiques arabo-andalouses et Les métissages musicaux” , Une conférence à écouter de Chérif Khaznadar, dans le cadre de l’Université populaire du Musée du Quai Branly. Chérif Khaznadar est né en Syrie, fondateur du premier festival des arts traditionnels consacré aux musiques du monde.

“L’héritage de l’Espagne des trois cultures: musulmans, juifs et chrétiens”, Vidéo-rencontre-débat en cinq parties, Isabelle Touton présente la rencontre : Juan Goytisolo évoque la question de « l’occidentalité nuancée de l’Espagne », Bartolomé Bennassar explore « l’islam occidental » en se référant à des textes espagnols, quant à Eva Touboul Tardieu elle traite de « l’Espagne et les sépharades, une relation basée sur des mythes ».organisée par Université Toulouse II-Le Mirail, l’Institut Cervantes de Toulouse, en partenariat avec les Presses Universitaires du Mirail et le Centre d’Initiatives artistiques du Mirail (CIAM)

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21 décembre 2018